Dans cet article, nous invitons Sylvie Clément, psychologue clinicienne, à réagir sur la thématique du lieu et de la fonction. Problématique survenue dernièrement dans sa pratique professionnelle.

Psychologue clinicienne en psychologie de l’enfance et de l’adolescence, je travaille depuis 15 ans dans le secteur de la protection de l’enfance avec des adolescents et des enfants placés en institution; Désireuse de pouvoir accompagner au plus près ces adolescents en grandes difficultés, j ai sans cesse réinventé mon cadre de travail et adapter mes interventions, en utilisant souvent la médiation ( création de court métrage, groupe de parole, le projet des cinés la vie, jardin thérapeutique etc..) pour favoriser la mise en mots et travailler le lien. Le travail avec l environnement familial, éducatif, institutionnel, sont des axes prioritaires dans mon travail avec ces jeunes adolescents.

« Une psy ça doit rester dans son bureau ! »

Me dit un jour un éducateur en réunion d’équipes, après une proposition de pouvoir rencontrer un jeune en sa présence sur l’extérieur. Ce jeune est en pleine réflexion, il ne sait pas si il veut rencontrer « un psy », il ne sait pas si il est prêt à pouvoir parler de son intimité, de sa longue traversée familiale si difficile et douloureuse encore aujourd’hui. Douleur tellement présente aujourd’hui qu’elle le met sous pression, lui fait « péter » des plombs, l’empêche de réfléchir et d’apprendre.

Après plusieurs rencontres dans le foyer, les « bonjours » du matin, ma présence à son accueil, il veut me rencontrer pour en discuter. Devant l’ampleur de la difficulté à organiser une rencontre, avec les emplois du temps du jeune homme, mon temps partiel, les horaires décalé de l’éducateur, c’est tout naturellement que l’idée de proposer un temps de rencontre entre midi et deux à côté de son collège autour d’un repas m’a traversé.

«Le lieu définit ma fonction !»

A quoi se raccroche cet éducateur qui ne peut m’imaginer autre part que dans mon bureau et semble effrayé à l’idée que je puisse être en dehors de celui-ci tout en gardant ma place, ma fonction de psychologue.

Il me semble que la peur vient le traverser, qu’une perte d’identité professionnelle vient l’habiter. Si je suis sur le même espace que lui je viendrai alors prendre sa place, le remplacer en quelque sorte. L’endroit où il intervient a l’air de fonctionner chez lui comme le garant de sa sécurité intérieure, le fait que « si on a identifié l’endroit où les professionnels travaillent, on sait alors que l’on diffère des autres».

L’espace spatio-temporel vient donc faire frontière et rassurer ce qui à l’intérieur semble ne plus vouloir faire fonction. Qui suis-je ? Que dois-je faire ? Quels sont mes missions ? Va-t-on prendre ma place ?

Et pourtant, le médecin reste bien médecin quand il se déplace au domicile de ses patients, l’infirmier reste bien infirmier quand il participe à des actions de préventions ou qu’il participe à des ateliers de médiations, un éducateur reste bien un éducateur lorsqu’il participe avec les jeunes au nettoyage quotidien de son lieu de vie. Ce qui semble perdue ici, c’est ce qui existe à l’intérieur, ce qui nous permet d’exister en tant que psychologue, éducateur, maîtresse de maison, cuisinière, secrétaire.

C’est une question de posture et de savoirs quelles sont nos missions, quel est notre cadre d’intervention et comment l’exerce-t-on. Bien sûr qu’il est nécessaire d’avoir un lieu où je peux recevoir les jeunes qui sont accueillis au sein du foyer.

Que ce lieu soit identifié, qu’il puisse garantir une intimité un accueil chaleureux, une confidentialité. Mais j’habite et j’occupe ce lieu, avec « tout mon être » et la question de l’intimité, de la confidentialité, de l’accueil, se fait aussi avec ce que je suis au-dedans. Je colore mes relations, je suis à l’écoute clinique dans la rencontre qui se produit dans l’espace où je suis.

Alors pourquoi je ne pourrai pas être « psy », et être dans ma fonction quand je suis en dehors de mon bureau ? Je suis bel et bien dans une écoute et une réflexion clinique quand je croise un jeune le matin et que je prends quelques minutes pour discuter avec lui. Je suis bel et bien « psychologue » quand je vais à la rencontre des jeunes sur les temps d’ateliers et que je fais avec eux de la cuisine, quand j’anime un groupe à médiation autour du jardin, de la vidéo. En fait je peux continuer à être « psy » en faisant un entretien en dehors de mon bureau, sur les marches d’un escalier, en partageant un repas, en m’installant dans la nature, lors d’une promenade.

Je vis chaque jour dans le milieu de vie des jeunes que l’on accueille, j’occupe et je partage cet espace avec eux, avec les équipes éducatives, les maîtresses de maisons, la secrétaire, l’homme d’entretien, les chefs de services, mais a aucuns moments je n’interviens à leur place, je n’intruse pas le champ éducatif, je ne fais pas à la place du chef de service, de la maîtresse de maison etc..

L’espace ne définit donc pas notre champ d’intervention et ne nous qualifie pas en tant qu’identité. C’est bien le « je » le « soi », l’assise intérieure qui nous permet de nous ancrer dans une posture professionnelle. Faire avec « l’autre » sur son espace d’intervention ne vient pas dévorer, remplacer l’autre, mais bien coexister pour co-construire ensemble le travail autour des jeunes accueillis.

« Winnicott peut dire avec humour, « qu’on peut être aussi créatif en faisant cuire des œufs sur le plat que Schumann composant une sonate ».

Il distingue « exister » et « vivre ». En choisissant d’envisager la créativité dans son acception la plus large, Winnicott l’assimile à une attitude du sujet face à la réalité extérieure qu’il associe à la santé et au goût pour la vie : « Il s’agit avant tout d’un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. »

Source : Winnicott et la créativité Frédérick Aubourg

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