Un soir un peu triste, pas tellement différent de ceux qui ont précédé. Une bouteille de Diplomatico sur la table et une guitare acoustique entre les mains d’un homme enchaînant les accords de blues. Cliché romantique de l’artiste torturé ? Et pourtant, c’est bien ainsi que tout commence.

Stéphane n’est pas musicien de formation. Il est informaticien. Mais depuis ses vingt ans, il cherche à apprivoiser son instrument, à lui faire dire quelque chose. Son truc c’est les rythmiques précises et chaloupées, la recherche du fond du temps, un coup rock/blues, un autre reggae ou jazz manouche.

Cette envie, ce besoin, étalés sur des années ont toujours été accompagnés d’un sentiment d’inhibition. Comme un petit verrou posé là, on ne sait pas depuis quand et qui chuchote à chaque session « tu n’as pas le droit ». Il ne le sait pas encore mais il s’imposera comme un rythmicien implacable n’ayant à rougir que de sa main gauche à force de coller ses lignes d’accords sur les six frangines. Mais pour l’instant, ce soir là, il cherche encore sa place, plein de potes zikos intimidants dans la tête.

Dans un instant Nico va débarquer avec sa guitare électrique, histoire de tenter de faire dialoguer ensemble ces deux instruments. Il n’est pas officiellement musicien non plus. Il est opticien. Mais il l’ignore encore, il est un guitariste de talent. Une bombe émotionnelle à retardement, prête à faire exploser ses solos envoyés comme des coups de poings dans le bide. Ça coupe le souffle. Mais ce soir là, il est encore timide et mal assuré. Il n’ose pas, s’excuse presque de faire sonner sa guitare.

Ces deux là vont devenir amis. D’autres instrumentistes amateurs viennent enrichir la formation. On y compte une kinésithérapeute, un architecte, une assistante d’éducation. Et puis d’autres encore, se transformant en ingé son, infographiste, organisatrice. Toutes et tous arrivent avec leurs craintes, leurs difficultés, c’est ça la vie. On n’a jamais dit que c’était facile. Ensemble ils forment Rue des granges. Et ils ne le savent pas encore mais ils vont sublimer leurs peurs archaïques pour en faire un formidable outil thérapeutique qu’ils feront partager à des foules enthousiastes. Mais pour l’heure, ils se demandent si ils sont à la hauteur de leurs envies.

Ce qui ressemble encore à des fêtes se transforme en répétitions rigoureuses qui parfois finiront quand même en fêtes ou en concert privé. C’est une bande d’amis au travail. On s’y fait confiance, les choses sont dites, parfois avec brutalité mais c’est pas grave, on boit un coup et ça repart. La parole est libre et on peut s’y dévoiler, montrer ses failles, pas bien le choix de toute façon, la pratique artistique vous met à poil en deux secondes. Leur niveau de pratique progresse autant qu’ils aiment à se voir.

Très vite les premiers concerts arrivent avec un succès certain. Malgré tout, la trouille, immense, de jouer en public est bien là avec toujours cette question de légitimité. La question des pairs, les musiciens, les vrais qu’ils côtoient et admirent. Vont-ils les adouber ? Et puis la question des pères. Que vont-ils en penser ? Quand aux mères, personne ne se fait de soucis, elles seront au premier rang des fans. Freud s’est marré dans un coin.

Le public est là, chargé d’ondes positives. Il danse, chante, réclame encore plus de vibrations. Et ça fait écho dans les tripes du groupe. Ils n’en reviennent pas de ne pas être des pros et de pouvoir tout de même fédérer autant de monde. Car non, ils ne se sentent toujours pas à la hauteur, ne comprenant pas qu’ils répondent à une demande précise des gens venus les écouter : s’amuser et se sentir vivants. Quelque chose se met alors au travail. « Et si on pouvait le faire » ?

 

C’est la chanteuse de Rue des granges, Sarah James, qui a bien voulu -chose rare – se livrer sur cette thématique en nous parlant de son parcours sous les projecteurs. Sur scène, elle impressionne par son charisme et sa maîtrise vocale. Et pourtant, cela n’a pas été aussi simple qu’il y paraît.

 

Que penses-tu de la question de la légitimité pour un groupe non professionnel ?

Pourquoi il est si difficile de se sentir à la hauteur, c’est ça? Je crois beaucoup en nous mais je peux complètement comprendre la question car, malgré les apparences, je n’ai jamais beaucoup eu confiance en moi. Dans le premier groupe que j’ai monté avec des musiciennes, je ne me sentais pas à ma place. J’étais très dure avec moi-même, perfectionniste. Du coup, je ne prenais pas beaucoup de plaisir sur scène. Avec le groupe précédent, j’avais des coups de mou car je trouvais que je n’avais pas assez de voix. Mais avec Rue des granges, je dissocie mon chant et mon instrument qu’est la guitare. Et mine de rien, ça change tout ! Je ne vais pas dire que la guitare ne me manque pas, mais en la laissant de côté j’ai fait d’énormes progrès à la voix. Maintenant quand je la reprends c’est encore plus un plaisir même s’il m’arrive de galérer.

Dur à imaginer quand on te voit sur scène, aussi à l’aise.

Il suffit de demander à ma mère la tête que je pouvais faire sur scène durant certain concerts. Le visage complètement fermé ! (rires) Je ne me sentais pas à la hauteur au sein du groupe parfois, et pas à la hauteur face aux autres. On m’a même déjà dit : “euh ça t’arrive de sourire ?” Ce qui ne m’aidait pas spécialement à sourire d’ailleurs.

Et aujourd’hui ? Tu as trouvé ta place ?

Je me suis sérieusement épanouie avec Rue des granges. J’ai encore beaucoup à apprendre de la scène. Et si je parais à l’aise, en réalité je ne le suis pas complètement.
Le plus important dans tout ça, reste l’envie de faire plaisir aux gens, de leur faire passer un bon moment. Quand cela arrive vraiment, c’est le pied ! Et dans nos concerts, c’est carrément le pied! D’ailleurs je nous trouve bons, on communique pas mal sur scène et on ne se laisse pas abattre par les aléas du live ! On essaye de toujours garder le sourire car on ne joue pas non plus nos vies. On prend les petites erreurs en souriant. Et c’est super positif comme comportement. Ça nous fait beaucoup de bien à tous

 

Sarah James nous l’explique très bien, le groupe fait du bien du moment qu’il a un élan positif et constructif. La musique en tant que médiation dans un groupe où tout est à construire est un formidable outil d’ouverture aux autres et de valorisation. Ensemble, les membres du groupe s’exposent aux regards, se rassemblent, affrontent et dépassent leurs peurs. Les émotions et les ressentis sont partagés, de façon non verbale, au travers de la pratique des instruments. Il faut y mettre de soi pour donner la force attendue au morceau, à sa partie. Le mot « morceau » prend ici tout son sens. C’est bien un morceau de soi que l’on livre aux autres. Mais également par les échanges de regards, de sourires, les attitudes corporelles qui raisonnent avec les notes. Ainsi les individus qui composent le groupe sont en capacité à transmettre une force les uns aux autres. Lorsqu’un solo doit suivre une partie de chant, le guitariste et la chanteuse ne seront jamais aussi bons que quand ils se sont plongés dans le regard l’un de l’autre, comme sortis du monde qui les entourent, pour se répondre enfin par la musique avec une énergie incroyable qui va se propager dans toute la salle au point de déclencher applaudissements nourris, les poils dressés de bonheur.

Le plaisir pris ensemble dans l’expression ludique et la sublimation des émotions est un indicateur positif du bon fonctionnement du groupe et de sa capacité à apporter un bien être, à devenir thérapeutique par petites notes.

Toute la verbalisation nécessaire à la construction du groupe a également ses vertus thérapeutiques. Les conflits en sont l’expression paroxystique donnant à chacun un moyen de s’affirmer dans un cadre sécurisé où la parole reste libre. L’idée d’atteindre un but commun pousse les interlocuteurs à avancer des idées, à en débattre. La parole tourne et chaque idée acceptée par les autres est le début d’une forme de reconnaissance et de valorisation. Les esprits forts apprennent à faire de la place aux plus introvertis. Les éternels taiseux sortent petit à petit de leur coquille. C’est beau. Le comportement positif et productif comme mode de fonctionnement intégré par chaque individu porte l’ensemble toujours un peu plus loin. Oui voilà, un peu comme dans l’aviron où chaque rameur a son importance pour faire avancer le petit navire. Bon hey, ça suffit les images à la con dignes de posters affichés dans le bureau d’un manager un peu trop “corporate” pour être honnête. Faut pas oublier que maintenant tout ce petit monde dont on analyse la prise de confiance fulgurante fait du rock ! Le rocker, c’est avant tout un personnage social monté sur piédestal par des groupies en rut (ami.e.s féministe.s bonjour). Voilà de quoi renarcissiser un ego un peu trop chahuté par la vie. Punaise, ça aussi c’est beau. Tu prends ta guitare et tu t’offres la possibilité de renforcer ton équilibre psychique, de faire muter ta personnalité, de briser quelques chaînes anciennes et rouillées parce qu’elles ont jamais été huilées. Aussi, y a personne qui fait l’entretien de la cabane. On vous le dit souvent qu’il faut descendre à la cave pour faire un peu d’introspection, rangez moi tout ce bordel un peu ! Mais voilà, ça fait flipper, personne n’ose y aller. Alors les gens disent « oui ben j’ai pas de lampe torche et j’suis sur qu’il y’a des loups » (parole véridique de psychologue). Non mais oui, d’accord, on ne sait pas trop ce que l’on va y trouver . Mais ce qu’il faut, c’est un guide, comme un thérapeute par exemple ou des guides, comme ici les membres du groupe devenus soignants les uns pour les autres au travers d’une médiation qui vous fera vibrer avec eux dans un prochain concert. Allez, maintenant on fait du rock!

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