les boules et le sapin

Un petit conte de Noël

Ce soir du 24 décembre 2058 il faisait chaud, très chaud. Le thermomètre dépassait les 45°C, pourtant c’était la saison de la mousson à Paris. Comme chaque année, les urgences étaient remplies de patients qui venaient pour des mains coupées par les accidents de dindes et les maladies infectieuses de saison, zika, ébola et paludisme en tête. C’était un Noël normal en France à cette époque-là.

Causette, qui s’occupait de l’accueil, était débordée. Devant elle une mère de famille désespérée “Depuis qu’il est tout petit, je dis à mon fils qu’il ne faut pas qu’il s’expose au soleil de décembre, maintenant il se retrouve avec une insolation carabinée !”. Elle tente de la rassurer “Vous savez, c’est fréquent à cette période de l’année”. Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un homme arrive en Deliver-bulance, la jambe à moitié arrachée. Causette a le bon réflexe et appelle tout de suite le médecin “Docteur, encore une morsure de rat”. Il faut dire qu’en ce moment, les rats sortent des égouts, et comme ils mesurent plus de deux mètres, ils ont faim, très faim. Comme Causette ne peut pas quitter son poste, elle demande un IDE et un AS pour aider son collègue sur l’appli hospitalière U-Care. Le principe ? Si on a besoin d’un soin, on le signale sur U-Care et un soignant indépendant proche de chez soi vient vous soigner, un peu comme les VSL il y a plus de 40 ans. Seulement, Causette a toujours peur de demander. La concurrence fait rage et il n’est pas rare que des dizaines de soignants précaires en freelance se battent devant les chambres – dont les sonnettes des patients sont directement connectées à l’appli- pour pouvoir faire un soin rétribué une misère.

Causette elle est encore titulaire malgré des retards de paie de plusieurs mois, induit par la vétusté des logiciels hospitaliers. Etre titulaire : Une espèce aussi rare qu’un patient identifiable ! rigolent ses collègues. S’ils disent ça, c’est que la sécurité sociale n’existe plus. Et que les patients qui peuvent s’offrir une mutuelle ne vont plus à l’hôpital public. Pour se faire soigner sans assurance, les patients entre dans l’hôpital par les urgences, dans des états catastrophiques et sans papiers ni smartphones pour les identifier. Dans l’angle de l’entrée nord, on peut retrouver un petit tas de cendre avec des restes de pièces d’identité, ou des cartes Sim brûlées. Parfois, des personnes qui travaillent à l’hôpital récupèrent des données patients pour fournir la BGM, base globale mutualiste, sorte de super centre de données qui permet de voir les pathologies des assurés. Si la personne est trop malade, son assurance s’annule. C’est illégal, mais le vol de données hospitalières est devenu plus rentable que le deal de nos jours.


Causette vient à peine de finir avec un patient qu’elle appelle la sécurité. Un type s’est introduit dans la chambre forte de stockage des outils de soin. Il aurait volé des sets de sondage et des seringues. En même temps, c’est toujours comme ça … Par manque de personnel, par économie, les services sont de plus en plus grands, avec plus de 100 patients, et de moins en moins dotés en soignants. 1 IDE et 1 AS pour deux services …


“Le soin, c’est l’affaire de chacun” martèle le gouvernement. Les soignants sont là pourguider les familles dans les soins quotidiens des patients. Au pire, il y a des tutos youtube qui apprennent à sonder ou à poser une perf. Comme le matériel coûte cher, les gens viennent le voler à l’hôpital, d’où le fait de le mettre en chambre forte. Parfois, c’est les soignants qui tapent dans le stock, du coup, tout est pucé, et des portiques antivols sont mis aux sorties des vestiaires.


Soudain, un homme vient à l’accueil, il hurle “appelez-moi le néphrologue, je dois le voir absolument ! J’ai reçu une notification pour la greffe”. Causette comprend vite qu’il fait parti du programme “donneurs d’organes connectés”. Ce sont des donneurs qui signent un contrat pour garder une hygiène de vie saine, avec des contrôles hebdomadaires. Ils n’ont pas le droit ni de boire, ni de fumer et ont obligation de suivre des règles d’hygiène de vie très strictes. En échange, ils sont bien payés pour garder leur rein au chaud. Le jour où un patient riche en a besoin, ils doivent se présenter à l’accueil de l’hôpital le plus proche. S’ils refusent, la loi sur le commerce et la santé de 2043 autorise les forces de l’ordre à aller chez
la personne avec un huissier pour la ramener de force à l’hôpital. Le patient semble tendu. Causette tente de le rassurer

“Allez, l’opération est rapide, dans 5 heures vous êtes sorti …vous avez des projets ?”, l’homme a les yeux qui brillent d’émotion “oui, avec tout l’argent
que j’ai gagné, je pourrai enfin m’acheter l’IPhone 60 !”


Puis vient un type bizarre, rouge avec une barbe blanche et un bonnet sale. Causette se souvient de sa grand-mère qui lui racontait qu’au début du siècle, en fin d’année, il y avait de la neige à Paris et l’on parlait aux enfants d’un monsieur que l’on appelait le Père Noël ; mais ça, c’était quand les gens pouvaient encore acheter des cadeaux. Le type bizarre se présente sous le nom de Noël. Il est muté d’un autre hôpital pour idées délirantes. Sur les
transmissions, le médecin a noté “Se prend pour un personnage mythologique, dit être le père Noël, dit pouvoir exaucer les vœux des gens et offrir des cadeaux. Bilan somatique complet effectué sans aucune particularité”. Causette regarde l’écran de son ordinateur, puis regarde le vieil homme qui se tient devant elle. Et si c’était vrai. Elle lui demande :

  • C’est vous alors, le père Noël ?
  • Oui, jeune fille. Pour de vrai.
  • Je peux vous demander un vœu ?
  • Bien sûr, plus personne ne croit en moi, mais ceux qui savent auront tous leurs vœux exaucés.


Causette se rappelle alors de ce que sa mère lui racontait à propos de sa jeunesse. Un monde qui était à inventer, où tout était encore possible et où il n’était pas trop tard. Elle réfléchit, puis elle se lance !

  • Emmenez-moi en 2018…


Le réveil sonne, Causette est en retard. On est le 24 décembre 2018 et rien n’est prêt. Sa famille vient ce soir pour fêter le réveillon. A côté, son compagnon râle “Mince, ils ont encore prévu du verglas, ça va être GÉNIAL”. Causette se lève et regarde à travers sa fenêtre. Sur le toit de l’immeuble d’en face, deux traces dans la neige qui ressemblent étrangement à celle d’un traîneau…Et en elle la sensation d’avoir fait un très mauvais rêve presque réel.

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