On a coutume de dire en psychiatrie que le patient est un fumeur invétéré. C’est vrai.

Je travaille dans un secteur d’entré. Qu’ils ou elles arrivent le matin ou le soir, qu’ils ou elles arrivent avec ou sans contention, qu’ils ou elles soient en danger ou confus.e.s, les patient.e.s dépendants au tabac me demanderont toujours quand et comment fumer dans l’unité. Même s’ils ou elles sont désorganisé.e.s, le paquet et le briquet, les feuilles, les filtres et le tabac restent souvent dans les têtes, d’une manière rituelle et réflexe.

Parmi les personnes qui souffrent de schizophrénie, on estime le nombre de fumeurs de tabac entre 60 et 90% selon les études (A.Dervaux, X.Laqueille, 2007). Pour rappel, ce chiffre chute à 23-30% dans la population générale.

C’est énorme. C’est un échec sanitaire majeur… et tout le monde s’en fout. Alors pas les patients, non. La littérature à ce sujet est d’accord pour dire que les patient.e.s souffrant de pathologies psychiques envisagent tout autant que les autres l’arrêt du tabac. La difficulté, c’est le taux d’échec à l’arrêt, plus élevé pour ces dernier.e.s.

Et ? Est-ce une raison pour ne rien faire ? Non. De la même manière, j’entends trop souvent dans la bouche de professionnels travaillant en psychiatrie les phrases suivantes, empruntes d’une bienveillance aussi toxique que la fumée d’un mégot :

“La cigarette, c’est quand même un super médium pour entrer en communication avec le patient et démarrer l’échange”

“Il faut les comprendre (les patients) la cigarette c’est leur espace de liberté, leur unique plaisir, sinon ils feraient quoi de la journée ?”

Je ne commenterai pas ces phrases, entendu maintes fois. Ces idées sont hélas encore très ancrées, et gâchent des opportunités d’arrêt en institution.

Car si l’arrêt du tabac est plus difficile pour les patient.e.s souffrant de pathologies psychiques, il n’en reste pas moins que l’hospitalisation reste une opportunité de leur offrir, s’ils le souhaitent, un sevrage accompagné sur un ou deux mois. Des soignants disponibles, des infirmier.e.s capables de prescrire et d’ajuster un traitement de substituts nicotiniques si besoin et un accompagnement personnalisé.

A noter que l’arrêt du tabac est parfois une opportunité pour le patient de réduire un traitement parfois bien lourd, notamment quand la clozapine fait partie de la proposition thérapeutique. En effet, les hydrocarbures présents dans la combustion du tabac stimulent une isoenzyme (CYP 1A2) qui joue un rôle prépondérant dans la métabolisation de la clozapine. En d’autres termes, les personnes fumeuses sous clozapine consomment des quantités plus importantes du médicament pour atteindre le taux sanguin cible de la molécule. On peut là aussi voir en l’arrêt du tabac une possibilité pour ces personnes de consommer moins de médicaments.

Pour finir, n’oublions pas que le tabac n’est pas une solution pour briser l’anxiété des patient.e.s en souffrance psychique, bien au contraire, la dépendance à la nicotine produit les mêmes effets et les mêmes souffrances d’angoisse et de tension entre deux cigarettes. Fumer n’est pas un privilège ou un espace de liberté dans une institution restrictive, le tabac est une dépendance et les patient.e.s qui ont des pathologies psychiques sont prisonnier.e.s de cette dépendance, au même titre qu’un patient en pneumologie ou en néphrologie. Enfin, doit-on rappeler que les patients ayant des troubles psychiques et une dépendance au tabac seront tout autant que les autres exposés aux risques qu’induit une consommation de cigarette : cancers, BPCO, etc.

Pour résumer, il existe de nombreux freins et difficultés à l’arrêt du tabac chez les patient.e.s hospitalisé.e.s dans les institutions psychiatriques. Parfois, la difficulté vient de la pathologie, mais d’autres fois, elle vient du soignant lui-même.

Ayons les mêmes ambitions en termes de prévention et de lutte contre le tabac, quelque soit la pathologie du patient, c’est aussi comme ça que nous réduiront les inégalités de soin qu’il existe entre les personnes souffrant d’affections psychiques, et les autres …


Soutenez nous !

Une pensée sur “Les patients de psychiatrie fument et tout le monde s’en fout.”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *