C’est une histoire vraie que je vais vous raconter. Et comme la plupart des histoires vraies, elle n’est pas très édulcorée. Elle commence sur l’un de ces chats en ligne glauques comme l’internet sait si bien le faire. Lieu où les mecs chauds, les meufs de ta région et les dealers en tout genre essaient de trouver leur intérêt. On imagine derrière les fenêtres de dialogue des hommes célibataires échanger avec des anonymes en écrivant sur le clavier avec une seule main, l’autre sous la table du bureau, au chaud dans le caleçon.

Dit comme ça, je vous l’accorde, cette histoire sent la pisse plutôt qu’elle ne respire le bonheur mais je vous avais prévenus : c’est une histoire vraie.

J’étais donc à la recherche d’un contact pour un article quand je vois apparaître dans la barre des connectés un pseudo qui attire mon attention : ViagraAVendre, ou un truc du genre. Ma curiosité étant trop forte, je décide de le contacter avant qu’il ne se déconnecte.

Ce n’est pas la première fois que des dealers utilisent des chats de rencontre en ligne pour vendre leur marchandise. Ces sites qui utilisent la géolocalisation, permettent aux revendeurs en tout genre de faire des affaires en optimisant leur secteur, à la manière d’un Uber des stupéfiants. Les types ne se cachent pas, et il n’est pas rare de lire des pseudos tels que “vend shitCokeBeuh” ou “LivreShitetBeuhàDomicile”. Il suffit alors de contacter lesdites personnes qui proposent de discuter business sur Whatsapp afin de bénéficier d’une messagerie sécurisée.

Je le contacte donc, en lui expliquant qui je suis et le but de ma démarche, journalistique. J’attends fébrilement sa réponse, en buvant un café dans une de ces chaînes de brasseurs qui se veut tendance et authentique pour suivre la mode, tout en n’ayant pas les moyens de ses ambitions. Une histoire vraie je vous dis.

Il faut dire que l’interview pourrait apporter un angle intéressant à ce sujet en convoquant des problématiques transverses : en effet, les troubles de l’érection chez l’homme concernent aujourd’hui en France un homme sur 3 après 40 ans et restent un vrai tabou malgré les campagnes proposées dans les médias. Pour preuve, 25% d’entre eux seulement iraient consulter.

Quant au viagra, sa mise sur le marché a suscité toutes les convoitises avec l’essor de contrefaçons et de recels en tous genres, entraînant même des décès  après consommation illégale et non encadrée du produit.

Il faut dire qu’à 180-200€ la boîte de 12 comprimés de 100 mg, le viagra, appelé aussi Sildénafil de sa dénomination commerciale internationale (DCI), est un commerce très … juteux. Et le marché noir se porte bien dans le domaine, avec plus de la moitié des produits qui se trouvent être des contrefaçons. C’est pour lutter contre ce système officieux que la Grande-Bretagne a décidé de mettre le Sildénafil en vente libre sans ordonnance.

Le mec derrière l’écran fini par me répondre, plutôt rapidement d’ailleurs. Je ne le sens pas hésiter, il accepte plutôt facilement l’exercice.

Azy, j’ai un peu de temps !

Tu fais ça souvent ? Je veux dire de dealer du viagra ?

A vrai dire non, j’ai commencé à en vendre en 2014, quand j’habitais au Canada. -Problème de thune- Ce fut épisodique, mais depuis quelques mois le même problème refait surface. Je bosse dans le web, je suis au chômage actuellement, après avoir créé une entreprise -légale- qui n’a pas marché. Je tape sur mon stock perso, ça me permet d’arrondir mes fins de mois.

Tu te le fais prescrire ?

Non, je l’achète sur internet.

C’est des plateformes légales ou illégales ?

Disons que c’est le même principe qu’acheter ses lentilles de contact sur un site belge. Tu coche une case “oui, j’ai une ordonnance”.

Ok, et c’est tout ?

Oui, c’est tout … tu peux y trouver des masses de médicaments en tout genre sur ces plateformes, beaucoup de painkillers, des trucs anti-psychotiques, etc …

Mais c’est légal de se le faire livrer en France ?

Au Canada, une fois sur deux, au lieu de recevoir ta commande tu te retrouvais avec une lettre du gouvernement canadien qui m’expliquait que “Bouh, c’est pas bien !” Il y avait quelques contrôles mais c’est tout.

Il existe des profils types de clients ?

Profil type non. Beaucoup d’hommes entre 40 et 50 ans, beaucoup de personnes racisées -c’est peut être le secteur qui veut ça, je ne sais pas- et quelques p’tits cons qui veulent essayer pour rigoler. Des libertins aussi, pour la performance. Dans une économie parallèle, tu retrouves nécessairement tout les petits oubliés de la République. En tout cas, tous vont te dire “qu’ils n’ont aucun problème de ce côté-là”. Ils disent que c’est pour booster leurs perfs, ou par confort. Et puis il y a les autres, les discrets …

Donc tu penses qu’il y aurait, pour ces personnes-là, une difficulté d’accès aux soins et pour parler de ces choses-là au médecin ?

Je ne sais pas dans quelle mesure ce que tu dis est exact, je préfère ne pas me prononcer. Mais je pense qu’il y a en effet une facilité à venir me prendre des produits plutôt que d’en parler à un professionnel de santé. Mais bon, je ne me considère pas du tout comme le Che Guevara du cul ! Même si je trouve que c’est vendu la peau des couilles en pharmacie. Tout ça à cause d’un brevet, c’est très cher.

Tu le vends combien ?

Perso, je le vends 50€ la plaquette de 10 X 100 mg. Ce qui reste moins cher que le prix en pharmacie, et je fais des efforts sur la quantité, évidemment.

Tu as de la concurrence ?

Oui, je connais un mec qui vend 50€ les 16, mais je n’ai aucune idée du dosage, ni de la provenance. Mais la concurrence reste limitée.

Comment es- tu sûr que ton médicament n’en est pas un contrefait ?

J’en prends moi-même depuis 8 ans. Ce que je vends, je le prends. Je commence à avoir une bonne compréhension du produit.

Tu proposes d’autres substances à la vente ?

Non, uniquement celle-ci. Je prends sur mon stock personnel, que j’optimise à la commande.

Comment ça se passe à la vente, tu les informes des risques, des précautions d’usage ?

Je donne surtout des informations en rapport avec mon expérience personnelle. Je sais qu’avec ma morphologie, si j’en prends à jeun, ça va kick-in au bout de 10 – 15 minutes au lieu de 30 … et plus d’une heure, si j’ai mangé. Je leur conseille de les couper en deux la première fois pour taper dans du 50 mg plutôt qu’un entier, pour qu’ils voient s’ils ont besoin de plus.

Ok, mais des précautions d’usage ?

Jamais plus d’un par 24 heures.

Et sinon tu ne parle pas des autres risques ? Du genre priapisme ? (érection prolongée, douloureuse qui ne cède pas -Urgence médicale !)

Non, jamais, ça ne m’est jamais arrivé aussi …

Et du coup, tes clients, ils sont plutôt fidèles ? Je veux dire avec toi.

Très peu, en fait ça fait peu de temps que je fais ça.

En échangeant avec une amie pharmacienne, j’ai pu comprendre pourquoi le marché noir réussissait à se développer, elle m’explique :

Le prix du produit va dépendre de plein de choses : de la politique tarifaire de la pharmacie, de sa stratégie d’achat : parce que si elle achète en gros, c’est moins cher. Ensuite le prix diffère entre princeps et générique. Pour le viagra, ajoute que tu as plusieurs dosages, plusieurs tailles de boîtes. ça va de 4 à 12 comprimées, en 25, 50, et 100 mg. Moi, la boite de 12 comprimés de 100 mg, de la marque viagra Pfizer, je la vends en officine autour de 180€, et pour le générique, c’est moitié prix.

Elle me demande si les comprimés du dealer sont vrais, il me sera impossible de répondre. Difficile d’en juger sans avoir le produit sous la main pour une première identification. Dubitative, elle m’explique : “Parce que si c’est de la contrefaçon, ton mec, là, il risque gros”.

Il risque gros … je n’avais pas vraiment idée du risque en vérité. Je ne savais pas si ce genre de revente illégale était pénalisé comme le trafic de stupéfiants, par exemple. Je vous laisse le document du LEEM[1], (Les Entreprises du Médicament, un syndicat pharmaceutique pour les plus néophytes d’entre nous). Le document, très complet, nous renseigne sur la problématique épineuse de la contrefaçon médicamenteuse ; on se questionnera juste sur la police douteuse choisi pour la mise en titre, mais ceci est un autre débat.

Quand on regarde de plus près les peines encourues, on se dit qu’effectivement, le monsieur risque gros, très gros.

Mon amie, (toujours la même, la pharmacienne) reste circonspecte.

Tu es sûr que ce n’est pas de la contrefaçon ?

Je ne sais pas, il m’a dit qu’il l’utilisait pour lui depuis 8 ans. S’il me dit vrai, j’imagine que c’est le même produit, et qu’il est assez stable. Tu penses que ça en est, toi ?

Il y a plusieurs solutions : soit c’est une contrefaçon à peu près correcte avec du sildénafil dedans. Dans ce cas, tu dois garantir le dosage, la stabilité, le contrôle des lots … et là laisse moi rire. Si c’est ça, ton médicament est dangereux, il y a toujours des effets secondaires possibles. Sinon, c’est un médicament placebo. Les troubles de l’érection, c’est parfois hyper psychologique.

Elle marque une pause, puis me lâche :

Enfin bon, j’espère que ton contact, il ne va pas tomber sur un mec sous dérivés nitrés…

Glaçante pensée quand je repense à sa clientèle, visiblement des quadragénaires et des quinquagénaires pas super à l’aise avec le système de soins … une vraie poudrière. J’en profite pour lui demander les contre-indications.

Tu as les troubles cardiaques comme l’angor, les antécédents récents d’infarctus du myocarde. Les AVC peuvent en être une aussi …

(Pour plus d’info, je vous laisse voir ici).

Bref, l’histoire est risquée d’un point de vue juridique pour notre vendeur, qui risque la prison ferme, mais aussi pour lui et ses clients sur le plan médical, car ils risquent très gros à prendre un produit sans l’examen minutieux d’un professionnel de santé. Mais en est-il seulement conscient ? Je lui ai posé la question.

Et tu as peur de la justice ? Ou tu considères le produit comme une substance moins “grave” que les stupéfiants, donc ça passe mieux ?

Je sais que si je me fais chopper, il n’y aura pas de circonstances atténuantes.

Pourquoi ?

Pour faire un exemple, j’imagine… et ainsi protéger les labos et leurs brevets. Un labo pharmaceutique, c’est le fruit du capitalisme, il faut le protéger. Tu te souviens de la chanson de Renaud ? “La médecine est une putain, son maquereau c’est l’pharmacien”.

Ok je vois, du coup, toi tu vois le truc en mode “je revends, donc je les nique tous“ ?

Oui, clairement.

Notre revendeur m’explique alors qu’il est racisé, “j’ai été adopté, mais j’ai reçu une éducation – de blanc -” mais que malgré ça, il vit des injustices… Sentiment de persécution ? Justifications bancales de son business ? Le fait est que la discussion dérive et qu’il m’invite à le comprendre. Je me souviens qu’il vend à partir d’une consommation personnelle. Il dit avoir 35 ans, pourquoi avoir besoin à cet âge-là de produits pour aider à l’érection ?

Pourquoi tu consommes du viagra, toi ?

J’ai eu des problèmes d’érection vers 27-28 ans, ma copine de l’époque m’a poussé à aller consulter, on m’a prescrit du Viagra de Pfizer. ça me coûtait 70€ les 4 ! Et pas remboursé, sympa !

Et avec ça, ça marchait ?

Et oui, ça marchait, et c’était cool ! Après, pour être honnête, je peux bander sans… mais franchement, le sexe n’est pas le même en terme de performances. J’ai une sexualité très ouverte / débridée / comblée (ne rayez aucune mention, elles sont toutes utiles). Déjà avant mes troubles c’était le cas, mais depuis que je peux me fournir pour pas cher, ça n’est pas comparable.

Je me questionnais : personne ne t’a proposé une pompe à érection comme alternative à la petite pilule bleue ?

Franchement, me pomper la bite avant … bof. L’avantage de la pilule, c’est que quand tu te rends à un date … tu sais pas encore si tu va passer la nuit avec la demoiselle ! Mais décemment, c’est plus pratique d’avoir une pilule dans la petite poche du jeans, que tu avales quand tu sais que c’est ok, 15 – 30 minutes avant de se poser loin des regards, plutôt qu’une pompe à bite de 30 cm ! Dans un couple, si c’est admis qu’il y a un problème, pourquoi pas ; on peut même en faire un jeu j’imagine. Mais dans la vraie vie, où l’érection reste associée à la virilité … Et puis aussi, tu passes pour un bon coup, il faut le dire ! En terme d’égo, c’est un petit plus, même si tu triches. Quelque part, c’est injuste de faire payer des hommes aussi cher pour qu’ils aient accès à une sexualité satisfaisante. Enfin je te parle de ceux qui utilisent le produit autrement que pour du confort ou de la performance bien entendu.

Je vois, merci d’avoir pris le temps de me répondre, et pour ta sincérité.

De rien, tu m’as fait économiser 80 balles pour 30 minutes chez le psy !

Une histoire vraie, je vous ai dit.

Merci à Anne, la pharmacienne.

[1] https://www.leem.org/sites/default/files/dossier%20de%20presse%20final.pdf

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